Jacques Maurice nous a quittés le 28 juillet dernier. Né en 1934, à Paris, il intègra l’Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud en 1955, la même année que Jean Dupont, Claude Morange et Augustin Redondo. Il obtint l’agrégation d’espagnol en 1959 et sera affecté au Lycée de Châlons-sur-Marne puis à Janson de Sailly où il enseignera jusqu’en 1967, avec 16 mois d’interruption pour cause de service militaire entre septembre 1961 et février 1963. Recruté comme assistant à l’université de Dijon en 1967, il participe, à partir de janvier 1969 à la création de l’université de Vincennes-Paris VIII où il sera maître-assistant de 1970 à 1988. Après un détachement d’une année au CNRS, il soutient, en 1985, une thèse de Doctorat d’Etat (Recherches sur l’anarchisme rural en Andalousie de 1868 à 1936), préparée sous la direction de Noël Salomon puis, après la mort de celui-ci, en 1977, d’Albert Dérozier. En 1988 il sera nommé professeur à l’Université de Paris X-Nanterre où il exercera jusqu’à sa retraite en juin 1998, et dont il fut juqu’à sa mort, professeur émérite.

Jacques Maurice a été un bâtisseur, architecte et ouvrier à la fois, un promoteur dans l’hispanisme français d’une nouvelle façon collective de produire des connaissances, avec l’organisation de séminaires réguliers autour d’un projet de recherche, et le travail en équipe; ce qu’on a quelquefois appelé un “intellectuel collectif”. En témoignent, à partir de 1973, à Paris VIII les recherches du groupe “Pratiques culturelles des groupes sociaux dominés dans l’Espagne contemporaine”, formé “d’hispanistes d’origines diverses désireux de dépasser les divisions artificielles de la spécialisation scientifique universitaire sinon d’en abattre les barrières “ , comme les définit Jacques Maurice, le 27 janvier 1975, dans sa présentation de la première publication résultant de ces travaux, Production(s) du populaire (Grenoble, PUG, 1977). Dans cette première publication collective, dix chercheurs s’attachent à élucider les rapports entre culture et société à propos de la littérature de grande diffusion, du roman feuilleton et du Romancero de la Guerre d’Espagne. Suivra la recherche collective et pluridisciplinaire sur la poésie anarchiste, publiée sous le titre Anarquismo y poesía en Cádiz bajo la Restauración (Córdoba, 1986) puis sur Fermín Salvochea (Un anarchiste entre la légende et l’histoire: Fermín Salvochea (1842-1907) 1987, éditée en version espagnole en 2009 , travaux dont il prend soin de rendre compte à l’occasion des congrès de la SHF de Limoges et de Pau. En 1988, il organisera le colloque international “Peuple, mouvement ouvrier et culture dans l’Espagne contemporaine/Pueblo, movimiento obrero y cultura en la España contemporánea”, publié en 1990. Cette démarche exigeante et cette pratique alors nouvelle de la recherche, assumée ensuite par Brigitte Magnien avec le projet autour de El Cuento Semanal pour lequel est “mise en œuvre une lecture et une analyse collective d’un seul et même texte” (cf. Ideología y texto en "El Cuento semanal" (1907-1912), Madrid, 1986), se perpétuera à Vincennes, dans l’ ERECEC (Equipe de Recherche sur les Cultures de l'Espagne Contemporaine), autour de projets comme “Sociétés musicales et chantantes”, “Violence ordinaire, violence imaginaire. Doña Mesalina, 1910”, “Hacia una literatura del pueblo: del folletín a la novela (El ejemplo de Timoteo Orbe)”, avec des contributions directes ou indirectes de la part de Jacques Maurice. Elle inspirera des entreprises comme “Pour une histoire culturelle de l’Espagne contemporaine” (Paris 3) ou PILAR (Rennes 2).

Ce même esprit d’équipe et le sens de l’organisation qui le caractérisent, Jacques Maurice le transportera, avec la même conviction, à Paris X où, à partir de 1990-1991, il animera un séminaire permanent sur “L’Espagne au XXe siècle: état, culture, société”. C’est dans ce cadre que seront organisés les colloques franco-espagnols sur “La culture dans l’Espagne franquiste (mai 1990), et “L’histoire sociale en débat ” (février 1993). On rappelera également que, plus classiquement, il fut aussi l’organisateur de colloques comme celui sur 1898 (avec Thomas Gomez) et le fondateur de la collection “Regards sur le XXe siècle” dont Marie-Claude Chaput a assuré la continuité. Afficher les résultats de la recherche à travers des publications, jeter des passerelles, tisser des liens, créer des synergies et des réseaux a été une constante préoccupation chez Jacques Maurice et on la retrouve dans sa dernière entreprise collective, les Cahiers de Civilisation Espagnole Contemporaine. De 1808 au temps présent, la revue électronique qu’il fonda en 2006, après une large consultation, pour “contribuer à la formulation de problématiques qui puissent mettre en perspective les travaux spécialisés sur les structures, les conjonctures, les mentalités, les représentations, les pratiques sociales et culturelles propres à l’Espagne et aux Espagnols des XIX et XXe siècle” comme il l’écrit son Editorial du 12 juin 2006 (paru dans le 1er numéro des CCEC (http://ccec.revues.org), au printemps 2007). En 2012, il passera le flambeau à Manuelle Péloille, qui dès le début l’accompagna dans cette entreprise.

Nombreux sont dans l’hispanisme français et au delà, ceux qui ont été associés à Jacques Maurice pour tous ces travaux, mais aussi pour des œuvres plus classiques en collaboration, comme Gérard Brey, qui fut l’un de ses premiers étudiants à Dijon(Historia y leyenda de Casas Viejas), Carlos Serrano (Joaquín Costa: crisis de la Restauración y populismo, L’Espagne au XXe siècle), ou J.-F. Botrel (“El hispanismo francés : de la historia social a la historia cultural”).

Ils se souviendront de cette façon toujours réfléchie et mesurée, ferme et précise, de sortir de son apparente réserve, pour intervenir, le moment venu, après un léger raclement de gorge, sans passion visible, sans jamais s’emporter; une parole écoutée que caractérisaient un débit lent et régulier, une intonation et un léger accent perçus comme parisiens par les provinciaux. Ils se souviendront de ses yeux bleus légèrement plissés dont la lueur se cachait derrière des lunettes et qui, avec sa moustache et sa barbichette blondes, lui donnaient, de l’avis de certains, comme un air de Trotsky (ou Lénine), de son austérité apparente, de son imperturbable calme et de sa patience, même lorsque tel ou tel s’obstinait à de pas remettre son texte en temps voulu, de son goût du partage, de sa générosité.

Tel était l’homme qui pour faire œuvre collective et prospective sut, comme l’a écrit Gérard Brey, “fédérer les énergies et les compétences”.

Plus que d’autres jeunes chercheurs inspirés par le marxisme qui, comme lui, se sont, dans les années 1960, tournés vers l’histoire et des champs de recherches plus ouverts et contemporains, Jacques Maurice a été, comme Carlos Serrano, un homme de l’idée, de la théorie et de la praxis, un penseur en action. Son œuvre orale, écrite ou imprimée est ainsi rythmée par des questionnements et des réflexions théoriques et critiques qui donnaient lieu à des interventions soigneusement préparées dont certaines ont eu, en outre, valeur d’orientation ou de programme. Souvent conçues comme des contributions intermédiaires comme “A propos du projet: Pour une histoire culturelle de l’Espagne” de juin 1984, ou son dernier texte programmatique à propos de la nécessaire histoire de la Société des Hispanistes Français du 13 juin 2012 « La SHF a 50 ans : une société savante et vivante », restées à l’état de littérature grise, d’autres ont heureusement donné lieu à publication comme ”La sociabilité dans l’Espagne contemporaine: considérations préliminaires” (1989), “La culture dans l’Espagne franquiste : un vaste et passionnant champ de recherche” (1990), “Crise de l’histoire sociale?” (1993), “Penser le XXe siècle” (1993), “L’histoire et ses mémoires” (2002), “¿Para qué recordar? Reflexiones sobre el actual momento-memoria en la vieja Europa” (2007). Symptomatiquement, c’est à lui que les historiens espagnols feront appel pour, en 2006, célébrer, après l’Hommage de 1994, la mémoire et l’œuvre de Pierre Vilar, qui, avec Manuel Tuñón de Lara, a tant compté dans la formation et la trajectoire de l’historien Jacques Maurice (sa contribution est intitulée “Pierre Vilar: une histoire totale, une histoire en construction”). C’est lui aussi, qui avec l’esprit de synthèse qui le caractérisait a sans doute le mieux su analyser la transition, dans l’hispanisme français, de l’histoire sociale à l’histoire sociale du culturel et prendre part, lorqu’il le jugeait nécessaire, sans aucun esprit polémique, aux nécessaires débats théoriques et scientifiques, comme à propos de l’anarchisme, avec le compte rendu critique, paru dans le Bulletin Hispanique en 1967, de l’ouvrage Les primitifs de la révolte dans l’Europe moderne d’Eric J. Hobsbawm où il questionne le caractère millénariste et “archaïque” que l’historien marxiste attribuait au mouvement anarchiste espagnol.

On en viendrait presque à oublier que Jacques Maurice a mis aussi la main à la pâte, y compris comme ouvrier des ouvrages dont il était l’architecte, et qu’il est l’auteur, au sens classique du terme, d’une œuvre considérable sur l’anarchisme, la réforme agraire et le mouvement paysan en Espagne: depuis Les “nuevos ricos” en Andalousie” (une communication présentée à Bordeaux en février 1970 et publiée en 1973) jusqu’à “Apóstoles, publicistas, hombres de acción y sindicalistas en la historia del anarquismo español”, publié dans le dossier que les Cahiers de civilisation espagnole contemporaine ont consacré à l’anarchisme espagnol en 2012. Et tout au long de ces quarante et quelques années d’intense investissement scientifique, un nombre impressionnant d’ouvrages, articles et contributions à des ouvrages collectifs: après son premier ouvrage sur l’anarchisme espagnol (Bordas, 1973) et La reforma agraria en España en el siglo XX (1975; réédité en 1978), en 1976, il publiera, en collaboration avec Gérard Brey, Historia y leyenda de Casas Viejas (Madrid, Zero-Zyx, 1976 211 p.) sur la sanglante tragédie de janvier 1933, “un trabajo riguroso que por primera vez al margen de planteamientos milenaristas preconcebidos estudiaba el arraigo de la tradición anarquista en la comarca desde los años de la Primera Internacional, con documentos de primera mano, para a continuación dedicar la segunda parte del libro a los sucesos” relato más completo sobre los sucesos publicado hasta entonces”, écrit l’historien gaditan Diego Caro.

Suivront, une version abrégée de sa thèse, publiée en Espagne sous le titre El anarquismo andaluz. Campesinos y sindicalistas. 1868-1936 (Barcelona, Crítica, 1990)”, et de nombreuses études dans des revues françaises (Le Mouvement Social, les Cahiers d’histoire de l’Institut Maurice Thorez, Les Langues Néo-Latines, Crisol, le Bulletin d’Histoire Contemporaine de l’Espagne, Matériaux pour l’histoire de notre temps et, bien sûr, les Cahiers de civilisation espagnole contemporaine) ou espagnoles comme Estudios de historia social, Historia agraria, Revista de Estudios Regionales, ou Historia contemporánea, ainsi que dans des ouvrages collectifs issus, pour la plupart, des nombreux colloques et congrès auxquels il fut invité à intervenir. Douze de ces quelque 80 contributions qui ne figurent pas toutes dans la base de données de la SHF, seront réunies par lui, en 2007, dans El anarquismo andaluz, una vez más , un livre publié par l’université de Grenade.

On comprend que la presse andalouse et El País aient tenu à saluer sa mémoire.

A partir de 1990, moment où une certaine conception de l’histoire sociale commence, comme on l’a vu, à être mise en débat, Jacques Maurice a également développé, dans le cadre d’une histoire culturelle de l’Espagne, une ligne de recherche sur la presse (notamment à l’occasion des colloques de PILAR) et sur le roman contemporain, des publications sur Galdós (dès1965, à l’université de Dijon, il avait assuré un cours sur La Regenta), Eduardo Mendoza, Antonio Muñoz Molina, Max Aub, Juan Iturralde ou Juan Eduardo Zúñiga. Le troisième volume de “Regards sur le XXe siècle”, publié en 1997, est d’ailleurs consacré au roman espagnol au XXe siècle.

On ne saurait évidemment oublier ses nombreux comptes rendus, jusqu’au dernier, au printemps 2013, dans les CCEC, du livre sur l’Editorial Gustavo Gili. Una historia 1902-2012, alors que sa vie avait, selon son expression pleine comme toujours de pudeur et de lucidité, commencé à tourner “au ralenti”, l’occasion pour lui d’exercer pleinement, encore une fois, sa rigueur scientifique et critique, ni ses contributions aux hommages rendus à N. Salomon, A. Dérozier, M. Tuñón de Lara, C. Serrano, Amadeo Lopez, Rose Duroux ou J.-F. Botrel, ou encore ses prologues ou éditoriaux pour différentes publications et les Cahiers de Civilisation Espagnole Contemporaine.

Jacques Maurice a été un hispaniste au sens plein que l’hispanisme français, dont il a si bien su observer et favoriser les évolutions, donne à cette qualité: un hispaniste sans frontières héritées, admises ou cultivées, mais avec des références disciplinaires et théoriques exigeantes, sans soumission ni exclusions; présent de façon militante dans le débat; chercheur, bien sûr, mais aussi formateur en tant qu’enseignant ou directeur de travaux de recherche; soucieux de son utilité sociale, de la transmission, de la relève, du progrès.

 Un hispaniste vulgarisateur, sans concessions, traducteur dès 1966 de textes de Caballero Bonald, Goytisolo et Valente dans Chants pour l’Espagne ou co-auteur d’un manuel comme L’Espagne au XXe siècle.

           Un hispaniste passeur —infatigable—, entre générations, entre disciplines et entre cultures: entre l’Espagne et la France, entre la France et l’Espagne mais aussi Cuba, où, à l’invitation de l’université de La Havane, il fit une série de conférences sur l’histoire du mouvement ouvrier espagnol en 1989. Dès le début, en 1970, il participa activement aux colloques franco-espagnols organisés à Pau puis en Espagne par Manuel Tuñón de Lara dont il évoquera l’apport à l’Histoire dans deux études et, par la suite, avec réactivité et interactivité, il a toujours maintenu des liens avec les historiens espagnols. J’ai, pour ma part, le souvenir précis de ce moment magique où, en 1987, à l’occasion d’un colloque organisé à la Casa de Velázquez sur "Cultura y educación populares. Siglos XIX y XX”, il révéla à la plus grande partie de l’assistance toute la valeur heuristique de la notion de “sociabilité”, ensuite acclimatée en Espagne. Une référence et un exemple pour les jeunes chercheurs.

            Un hispaniste impliqué dans la vie de différentes institutions: outre ses responsabilités au sein de l’université Paris X, il fut membre du jury du CAPES en 1991 et, au sein de la Société des Hispanistes Français de l’Enseignement Supérieur, il a été membre du Comité de 1991-1997, responsable de l’organisation du Prix du meilleur mémoire de maîtrise de 1993 à 1996. En collaboration avec Marie-Claire Zimmermann, il organisera, à Paris, en 1997, le XXVIIIe Congrès de la SHF, dont les Actes seront publiés dès l’année suivante (París y el mundo ibérico e iberoamericano). A partir de 2006, jusqu’en 2010, il a été un des “sages” chargés de sélectionner les boursiers de d’attribuer les bourses de la SHF. En juin 2012, Jacques Maurice avait été l’instigateur d’un projet consistant à réunir et mettre à disposition des éléments constitutifs de la mémoire de la SHF et avait été chargé de sa coordination par le président Christian Lagarde. Il avait d’ailleurs commencé la collecte des données car « c’est par là qu'il faut entamer la mise en œuvre du projet », précisait-il, en prenant en charge ce qui devait être son dernier chantier, dont on souhaite qu’il ne reste pas inachevé.

              C’est cet hispaniste, que le 29 mars 2001, à l’Instituto Cervantes de Paris, ses collègues et amis honorèrent à l’occasion d’une journée consacrée à “Histoire et mémoire de la IIe République espagnole” et que l’Espagne démocratique a tenu à distinguer en 2009, en le nommant Commandeur dans l’Ordre du Mérito Civil.

            Jacques Maurice est arrivé au bout de sa vie, accompagné jusqu’au dernier moment par Jacqueline Covo, avec qui il aura partagé ces trente dernières années, et par Sylvain et Claire, ses deux enfants.

            Il était un homme de la pensée et du mouvement et on ne dresse pas de statue à un homme qui marche. Faisons simplement le vœu que, malgré l’inexorable dissolution biologique du noyau des chercheurs fidèles à sa mémoire au sein de l’hispanisme —ceux qui, comme lui, concluaient leurs échanges épistolaires par un rituel “Salut et fraternité”—, les hispanistes français, autant que les historiens espagnols, gardent présente dans leur souvenir et leur pratique, l’œuvre scientifique, généreuse et exemplaire, de Jacques Maurice, son legs, pour en prolonger les féconds et altruistes effets.

J.-F. Botrel

                                                                                                         Le Buisson, août 2013

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